1.3 Quand acheter¶
Acheter tôt et rester investi est la stratégie par défaut. Cette section l’établit, puis la raffine avec deux exceptions mesurées : les conditions de marché défavorables, et le choix du moment d’entrée par des patterns qui fonctionnent.
1.3.1 Time in market beats timing the market¶
Un indice large donne de l’ordre de 9 à 10 % par année (section 1.2.5), mais ce rendement n’arrive pas de façon régulière : il se concentre dans un petit nombre de journées. Rater les 10 meilleures journées d’une décennie ampute environ la moitié du rendement total de la période — l’argent qui attend le « bon moment » sur les lignes de côté rate précisément ces journées-là.
Personne ne sait prédire ces journées. Elles arrivent de plus, la plupart du temps, collées sur les pires journées : les plus gros rebonds se produisent en pleine période de panique, quand celui qui essaie de « timer » le marché vient justement d’en sortir.
Le comportement par défaut est donc d’être investi, plus tôt que tard, et de le rester.
Ce défaut a un angle mort. Rester investi aveuglément inclut les épisodes de −30 % à −55 %, et le temps de réparation se compte en années : un achat au sommet de l’an 2000 a attendu environ 13 ans avant de retrouver son niveau pour de bon. Réduire cet angle mort sans perdre le rendement est le sujet du prochain bloc.
1.3.2 Les conditions de marché et les régimes¶
Le marché a des personnalités persistantes, qu’on appelle des régimes. En période « risk-on », les hausses s’enchaînent et les corrections restent courtes. En période « risk-off », les rebonds échouent, la volatilité monte, et tout baisse en même temps — y compris les titres qui n’ont rien à se reprocher.
Un régime ne se prédit pas : il se constate, avec des conditions observables. Deux exemples simples : l’indice est au-dessus ou en dessous de sa tendance de long terme; les institutions achètent des titres de croissance ou migrent vers les titres défensifs. Ces conditions se lisent dans les données du jour, sans aucune prévision.
L’effet est mesurable. Sur 2000 à 2026, avec le même moteur de test et les mêmes coûts : détenir le S&P 500 en permanence donne environ 9 % par année avec une pire baisse de −55 %; détenir le S&P 500 seulement quand les conditions de régime le permettent donne le même rendement, avec une pire baisse de −17 %. Le rendement ne vient pas du talent de prédiction — il vient d’éviter les périodes où l’espérance est historiquement défavorable.
Le concept est robuste. Un filtre discipliné construit sur une simple moyenne de 30 semaines — la moyenne des 30 dernières clôtures hebdomadaires, recalculée chaque semaine, qui trace la tendance de fond du prix — capte déjà l’essentiel de cette protection (nous l’avons mesuré en le comparant à notre propre régime); notre version complète, avec ses conditions supplémentaires, est présentée dans la partie sur nos modèles.
Une précision honnête : le régime seul donne le même rendement que l’indice, pas plus. Sa production, c’est la réduction du drawdown — et cette réduction se convertit ensuite en rendement. Le même signal de régime, appliqué à une version à levier de l’indice (1.2.3.3), a donné en backtest de +33 à +45 % par année avec des pires baisses de −29 à −38 % — plus petites que le −55 % de l’indice sans protection. Sur le Nasdaq, dont le crash de 2000-2002 a atteint −83 %, éviter les mauvaises périodes remonte aussi le rendement direct au-dessus de l’indice.
Le « time in market » du bloc précédent se pratique donc sous conditions : investi par défaut, dehors quand les conditions défavorables sont réunies.
1.3.3 Deux patterns d’entrée qui fonctionnent : momentum et mean reversion¶
Le momentum : un produit qui a monté sur les 3 à 12 derniers mois continue, en moyenne, de monter dans les mois qui suivent. C’est le phénomène le plus documenté de la finance — vérifié sur plus d’un siècle de données, sur les actions, les indices, les secteurs et la crypto.
Le phénomène a des explications connues. L’information se diffuse lentement : les prix s’ajustent par étapes plutôt que d’un coup. Et les gros fonds construisent leurs positions sur des semaines, ce qui entretient le mouvement qu’ils ont eux-mêmes amorcé.
Nos tests le confirment sur notre propre univers de titres : classer les titres par force de tendance et détenir les 20 premiers, en re-classant chaque trimestre, bat une sélection aléatoire d’environ 10 points de pourcentage par année. Une nuance de mesure : nos stratégies mesurent le momentum par la force de la tendance plutôt que par le simple rendement passé — même phénomène et même rendement dans nos tests, mais la moitié du drawdown. Le pattern vient de la littérature; la mesure vient de nos tests.
Le mean reversion (retour à la moyenne) : à l’horizon de quelques jours, un indice large qui vient de baisser rebondit plus souvent qu’il ne continue. Exemple concret : après un lundi baissier sur le S&P 500, la séquence mardi-mercredi est haussière plus souvent qu’autrement — une de nos stratégies exploite exactement ce pattern.
Ce pattern a une limite mesurée : il fonctionne sur les indices larges et la tech à fort beta, pas sur les secteurs étroits. Nous l’avons testé sur les ETF de biotechnologie et de construction : aucun avantage détectable.
Momentum et mean reversion semblent se contredire — « ce qui monte continue » contre « ce qui baisse rebondit ». Ils vivent en fait sur des horizons différents :
Horizon |
Effet dominant |
|---|---|
Intraday (heures) |
Continuation (momentum) — l’impulsion directionnelle, surtout en matinée |
1 à ~5 jours |
Rebond (mean reversion), sur les indices larges |
~1 mois |
Zone grise |
3 à 12 mois |
Tendance (momentum) |
Plusieurs années |
Retour aux moyennes de valorisation |
Une précision sur le momentum, tirée de nos stratégies : il sert à deux niveaux. Comme thèse, à l’horizon de plusieurs mois — quel titre détenir. Et comme déclencheur, à très court terme — un basculement de tendance sur quelques heures donne le moment précis d’entrer dans une position.
Les deux patterns sont donc complémentaires : le momentum comme thèse des positions de plusieurs mois et comme déclencheur des entrées, le mean reversion pour les entrées de quelques jours sur les indices larges.
1.3.4 Le cycle de vie d’un titre : les phases¶
Un titre traverse des phases. Après une longue baisse, le prix arrête de descendre et se stabilise : une base se forme. La base débouche parfois sur une tendance haussière : la montée. La montée finit par s’essouffler : le sommet. Et le sommet débouche parfois sur une tendance baissière : le déclin, qui ramène vers une nouvelle base. Ce cadre a été popularisé par Stan Weinstein en 1988, dans un des livres recommandés de cette formation.
La phase est le contexte des signaux d’achat : le même signal ne s’interprète pas de la même façon selon la phase où le titre se trouve. Le momentum de la section précédente s’exploite en phase de montée. Les reprises s’achètent en sortie de base. Le déclin ne s’achète pas sans confirmation — un prix qui a beaucoup baissé peut continuer de baisser longtemps.
Nous avons mesuré la valeur de ce cadre en l’implémentant tel que le livre le décrit. Utilisé comme filtre discipliné sur l’indice, il capte l’essentiel de la protection d’un régime. Et le détail qui compte : la version disciplinée — celle qui exige une phase de montée confirmée avant d’investir — fait 2,5 fois mieux que le même indicateur utilisé comme simple signal de croisement. La discipline des phases est la valeur, davantage que l’indicateur lui-même. Notre version, quatre états hebdomadaires calculés automatiquement sur chaque titre, est présentée dans la partie sur nos modèles.
1.3.5 Résumé — les règles d’achat¶
Les règles de la section tiennent en quatre phrases. Être investi par défaut, plus tôt que tard. Sortir quand les conditions de régime sont défavorables. Choisir ses moments et ses titres d’entrée avec des patterns mesurés — la tendance comme thèse des positions de plusieurs mois et comme déclencheur du moment d’entrée, le rebond pour les entrées de quelques jours sur les indices larges. Interpréter tout signal selon la phase où le titre se trouve.
Les principes tiennent en quatre phrases; les paramètres, non. Quelles conditions exactes définissent un régime défavorable, quels seuils, quelle mesure de momentum, quel seuil de baisse pour acheter un rebond : chaque choix demande des tests sur des années de données, et la plupart des variantes échouent. Trois exemples tirés de nos propres tests : la version rapide du filtre de régime (10 semaines au lieu de 30) est entièrement détruite par les coûts de transaction; le momentum mesuré sur 1 mois perd de l’argent — cet horizon appartient au rebond, pas à la tendance; et presque tous les raffinements de notre propre régime que nous avons testés ont échoué à améliorer l’original. Trouver les paramètres qui survivent aux tests est le vrai travail, et c’est le sujet de la partie « Les clés du succès ».